Le zéro

Derrière toute colère, frustration, jalousie, ou toute autre fantaisie tout aussi aride, sachez que se cache un démon.

Ces cristallisations, sortes de « chignons» psychiques dont les ramifications tournent en rond et se « mordent la queue », s’isolent dans l’ensemble de la psyché avec laquelle elles ne communiquent plus. Ne tirant leurs raisons que de leur propre constitution, elles interviennent de façon intempestive dans les pensées et les actions, comme des encombrements sur la route avec lesquels il faut bien négocier et s’arranger.

Le morcellement de nos pulsions éparses et décisionnaires génère des contradictions par faute de références communes et provoque un chaos. Ce chaos fait de peurs et de désirs, de fantômes et de fantasmes est un écran de fumée, sombre et opaque, qui masque la lumière du cœur.

Notre condition étant l’effet d’une perpétuelle offrande, d’un don unique qui se déploie, notre expression en ce monde ne devrait être qu’un reflet de cette réalité. On ne devrait pouvoir se manifester que sous forme de don et d’offrande. Cependant si la conscience n’est pas alignée sur cette évidence, il s’ensuit une prise de position qui voudrait se contenter de recevoir sans donner. Si l’on occulte l’idée que chaque élément de notre existence est un don fabuleux, fruit d’un Amour intarissable, on ne rencontre pas l’attitude naturelle qui devrait s’ériger en évidente contrepartie. Du coup, l’offrande que nous n’émettons pas de façon naturelle nous est arrachée par la nécessité sous forme d’efforts et de souffrances.

Si l’offrande jaillit de nous de façon spontanée en hommage à celle que nous recevons, nous sommes en phase avec l’ordre naturel, et par conséquent heureux. Si par contre nous sommes en demande de perpétuelles acquisitions et convaincus de manques de ceci ou de cela, nous sommes en totale contradiction avec l’ordre naturel, et par conséquent malheureux.

Il est évident que dans ces dernières conditions nous nous plaçons involontairement en opposition de la toute puissance de l’ordre naturel. Nous en faisons un adversaire dont l’effet se manifeste par de multiples adversités. Si, par contre, chacun de nos gestes est conçu comme une réponse sacrée à ce qui nous est donné, c’est un hommage, pale reflet, certes, mais une joie dans l’offrande, un merveilleux sacrifice.

Laissons nos âmes décider le degré de proximité qu’elles ont envie de partager, laissons à nos corps la liberté de s’exprimer naturellement où nos âmes les conduisent. Si l’instant éclaire un élan qui fait que nos âmes veulent rire, jouer ensemble et entrer en symbiose, que nos corps illustrent librement et spontanément cela. Quand l’amour s’éveille, les corps s’oublient dans un rêve et prolongent à leur façon ce qui se chante dans l’invisible. La mélodie se déploie dans le temps, les accords vibrent dans l’espace, l’univers est impliqué quand on chante à l’unisson.

Quand il n’y a pas d’amour, ou bien timidement un bien pale reflet, quand le bien être personnel qu’on tire de l’autre est primordial, il y a tout simplement vampirisme. C’est l’utilisation égoïste de son principe vivant ; c’est se repaître des avantages que l’autre nous procure. Souvent on s’arrange de ses propres culpabilités en arguant que l’autre y trouve des avantages aussi, avantages qui ne nous coûtent rien ou pas grand chose, bien entendu.

Parfois on fait des efforts pour l’autre, on s’arrange pour lui faire plaisir. En cela on paye, on rembourse les avantages perçus ou on investit sur ceux à venir. C’est passer du vampirisme à la prostitution. L’infantilisme égoïste où nous confine l’ego nous trompe, on ne voit même pas l’erreur qui n’a en fin de compte qu’une ambition très limitée.

En effet, satisfaire l’ego, c’est essayer de combler un vide. Or un vide se mesure en négatif, moins dix ou moins vingt par exemple. Le maximum qu’on puisse obtenir dans la satisfaction de l’ego, c’est l’immense soulagement d’avoir atteint le zéro.

« Ah quel bonheur, j’ai atteint zéro ! Mon Dieu, je suis enfin comblé ! ».

« Et bien, te voilà ravi ! Zéro, tu parles d’un sommet ! Et plus quinze, plus vingt, plus mille, tu y a pensé, tête de lard ?

Si, par contre, on dissout un vide égotique, on va s’exprimer à partir de la surface, et tout progrès sera une avancée positive. Combler du négatif est un travail de sauvegarde à la « désespéré », s’élever depuis le sol est la seule voie de l’épanouissement.

Le zéro n’est plus alors un maximum ; il devient, au contraire, le point neutre, le minimum. C’est ainsi que l’on peut distinguer la bonne quête de la fausse quête. Tout ce qui est en plus, dans le « non-demandé » est accueilli avec bonheur et gratitude ; tout ce qui est demandé pour combler un manque ne peut que calmer provisoirement ; et qui plus est, vivre dans la peur de manquer est pire que manquer véritablement.
« Quiconque boira à cette fontaine aura toujours soif... » disait une voix, il y a plus de 2000 ans.

Une réponse à “Le zéro”

  1. Oui, la répétition de ce que j’appelle les caprices » m’est récemment apparu comme la forme verbale et silencieuse des premiers « pouvoirs » de l’enfant : l’entêtement jusqu’à ce que la frustration cesse. Avec un succés aléatoire selon le contexte d’éducation.

    Oui, cette énergie-là, qui appartient à ce que j’appelle notre « ombre » et qui nous fait parfois commettre des erreurs relationnelles (je me permets de préciser que dans la phrase courante, le « nous » est bien le masque acceptable du « me » 🙂 cette énergie, ce temps, ces focalisations nous coupent d’autres projets plus élevés, ceux qui apaisent la souffrance sous toutes ses formes, celle des autres – et donc la sienne.

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