Extraits à propos de la mort

…/… La première chose à clarifier, c’est, bien entendu, pourquoi évoluer ou vers quoi évoluer. Les quelques indications que nous avons évoquées en première partie sont essentiellement destinées à prendre acte des multiples influences qui conditionnent notre jugement. On a vu que s’il en en est de légitimes, il en est bien d’autres qui troublent notre façon de penser. Comme c’est peu visible, nous avons tendance à nous figurer que ce que nous voulons répond à des demandes personnelles et justes. Or, le « je » ou le « moi » qui pense et qui s’exprime est le plus souvent une sous-personnalité qui joue un rôle, dans un certain contexte, à un moment donné, et en fonction de critères douteux. Cet ego, enfant terrible, inquiet, influençable, influencé et sujet au sentimentalisme, encombre l’espace intérieur avec une telle « bonne foi », qu’il envahit le mental. Le mental se cherche et se trouve toutes sortes d’arguments pour légitimer les multiples enfantillages et caprices dans une version « présentable », apparemment bien fondée. Cette version détermine une identité apparemment adulte, qui masque d’une façon plus ou moins opaque, l’authentique identité adulte.

C’est pourquoi le tout premier objectif d’évolution est de réduire cette opacité de façon à donner la parole à l’adulte. En effet, ce n’est que de l’adulte qu’on peut attendre des projets d’évolution « intelligents ». Trouver le bonheur et sa raison d’être est une aspiration naturelle. Mais les voies et orientations de l’adulte et de l’enfant sont très différentes, quand elles ne sont pas le plus souvent diamétralement opposées.

Un corps adulte, aussi bien tourné soit-il, un mental logique, aussi brillant soit-il, une culture établie, aussi savante soit-elle, une position sociale, aussi solide soit-elle, comptent pour pas grand chose en regard d’une identité véritablement adulte. Celle-ci peut être effective ou illusoire, indépendamment des conditions pré citées. On remarquera même, que ce qui est plutôt avantageux sur un plan, se trouve être plutôt un handicap au plan de l’identité. En effet, rien n’est pire pour évoluer que l’illusion d’être déjà arrivé. Illusion d’autant plus facile si on a trouvé de quoi en « imposer » aux autres durablement.

N’oublions pas que le regard des autres engendre le plus souvent des interprétations particulièrement trompeuses vis à vis de soi-même ; ceci pour la simple raison que le mental interprète les phénomènes purement sensoriels en fonction de conditionnements psychologiques. Or, la réalité subtile de l’être échappe par définition à ce qui est sensoriel, corporel et mental. Du coup, les jugements qu’on peut avoir vis à vis de soi-même et les points de vue sur ses espérances de devenir, sont beaucoup plus en réaction à nos peurs intestines et illusoires, qu’ils ne sont accordés sur notre réalité transcendante.

C’est pour cela que nous avons maintenant à rechercher comment s’y prendre pour faire évoluer une identité adulte telle que nous l’avons illustré dans un des chapitres précédents. Avec un peu de logique, on comprendra qu’il y a un double travail à effectuer. Le premier consistant à atténuer la pression du « petit moi », le second consistant à promouvoir le « moi adulte ». Il est évident que l’un ne va pas sans l’autre, c’est une façon purement conventionnelle de les différencier. Il s’agit en fait de faire évoluer le « moi » d’état en état, depuis un état infantile en direction d’un état de plus en plus adulte.

…/… Pour commencer, on peut se consacrer à affaiblir de façon globale la cause du maintien de l’ego. Nous avons vu précédemment que l’ego se configure en fonction de peurs qui sont toutes liées plus ou moins directement à la peur de l’abandon. Cette peur est elle-même la conséquence de la peur de la mort physique. Quant à la peur de la mort physique, elle est liée à l’instinct de conservation qui est en fait un conditionnement psychique de la matière vivante.

On peut observer que dans certaines circonstances, même si elles sont rares, il arrive qu’un individu puisse pour des raisons supérieures se sacrifier et donc dominer l’instinct de conservation. Le suicide est un autre exemple. Ces simples observations donnent à penser que la toute puissance de l’instinct de conservation n’est pas une fatalité. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de le supprimer, ce qui serait absurde, mais de le relativiser, de lui donner une réalité moins exigeante. Si on y parvient quelque peu, la pression de l’ego sera diminuée d’autant.

Beaucoup de gens disent qu’ils n’ont pas peur de la mort. C’est sans doute une bonne chose de le dire, mais c’est une bien meilleure de le vivre véritablement. La haute pression de leur ego que parfois certaines de ces personnes-là expriment, montre un décalage entre ce qui est dit et la réalité interne. Quelle que soit la façon de s’y prendre, il va falloir agir à deux niveaux. Dans un premier temps, il va falloir se construire une philosophie bien étayée de convictions qui rendent l’événement de la mort, au minimum acceptable et accepté d’avance avec détachement, et au mieux, trouver des arguments pour concevoir la mort comme un changement d’état intéressant. Deuxièmement, il faudra l’intégrer « viscéralement ».

Mais ici, attention à une philosophie trop s’éloignée des principes fondamentaux, car elle ne peut pas trouver une résonance dans l’ordre naturel, et dans ce cas elle est vaine. N’oublions pas qu’une philosophie est majoritairement métaphorique. Pour pouvoir être conçue, elle est mentalisée et de ce fait elle ne peut qu’utiliser des représentations du monde sensible. C’est pourquoi, elle peut s’égarer en confondant des principes contingents et relatifs du monde des formes (formel) avec des principes universels du monde sans formes (informel). C’est pourquoi il est bon d’être prudent avant d’épouser telle ou telle croyance.

Dans les diverses conceptions de la survie après la mort, tout ce qui est punition ou récompense est généralement le résultat de déformations successives. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les comportements de ceux qui sont pénétrés de ce genre de conception. Montrent-ils un état adulte qui ne soit pas surfait ? Une authenticité libérée des réactions de l’ego ? Il semblerait plutôt que ce genre de conception reste mentalisé en surface, mais ne se prolonge pas dans la réalité subconsciente. La peur reste quasiment intacte, l’ego aussi.

En effet, on peut logiquement penser qu’il existe en chacun de nous une instance inconsciente qui connaît notre propre vérité, une instance qui est la cause de notre existence et qui donc ne saurait rien ignorer. C’est pourquoi, si une conception mentale est en contradiction avec l’instance qui « sait », il ne peut pas y avoir acceptation au plan fondamental de l’être. De telles croyances, même si elles sont apparemment solides, ne sauraient convaincre la pure réalité[1]. En conséquence il ne peut rien se produire d’effectif, l’ordre naturel est implacable. C’est ainsi qu’une théorie philosophique sur la mort pourra avoir un effet sur la pression de l’ego, ou non, selon qu’elle rencontre une conformité à l’ordre naturel, ou non. Il y là un signe manifeste dont on peut prendre acte pour valider nos théories. Nous l’utiliserons plus loin.

En tout état de cause, quelles que soient les croyances et quelles que soient les représentations symboliques qui les supportent, seul le résultat sur les « folies » de l’ego nous intéresse. Si une personne devient plus tolérante, plus calme, plus heureuse et plus adulte à la suite de l’intégration effective d’une conception philosophique sur la mort, c’est qu’il y a des éléments conformes à la réalité. Dans le cas contraire, si une personne persiste et signe dans des comportements ego-centrés, il y a lieu de s’interroger sur la cohérence de ses conceptions.


[1] Il y a là toute la différence entre les croyances et la foi. Cette dernière est conforme aux lois et vérités naturelles qu’elle  « épouse « par  « adaptation « spontanée à leur symbolisme. C’est l’étape qui précède la Connaissance qui, elle,  « épouse « ce qui est symbolisé.

…/… Les croyances ne sont pas des vérités, ce sont des conditionnements qui ont un effet. C’est l’effet qui peut être juste ou faux, selon qu’il est ascensionnel ou qu’il ne l’est pas. La validité des croyances ne se mesure pas avec l’analyse mais avec le résultat.

…/…  C’est à chacun de tirer de ces quelques indications, les réflexions qui sont à sa portée, de façon à se construire une philosophie réaliste aussi proche que possible des données essentielles. Sans couper les cheveux en quatre par des batailles de mots mal définis, une philosophie personnelle s’établit pour soi-même et non pas pour entrer dans d’inutiles polémiques. En tout état de cause, la philosophie obtenue et les positions personnelles vis à vis de la mort passeront par le filtre de cette Sagesse profonde, cette instance « semi-virtuelle » dont nous avons déjà parlé, filtre qui ne laisse passer que ce qui est juste pour un résultat effectif au niveau de la pression de l’ego. C’est seulement ce résultat, facilement appréciable, qui sera le témoin de sa validité. Qu’importent les détails symboliques utilisés si une personne tire de ses conceptions une authentique sagesse ?

Nous avons également vu plus haut qu’il était souhaitable d’envisager la mort comme un changement d’état portant une connotation d’élévation, une sorte d’aspiration intuitive vers une ouverture transcendante. Ceci sans aller, bien entendu, jusqu’à une curieuse impatience qui serait renoncer à l’opportunité de transcendance de la vie terrestre. Ce serait en contradiction totale avec la Sagesse profonde et même avec le simple bon sens.

Nous avons vu aussi qu’il s’agissait ensuite de porter cette philosophie jusqu’à une intégration « viscérale ». En effet, si une première étape d’évolution passe par une compréhension mentale de l’état du degré supérieur, il s’agit ensuite de l’intégrer au niveau des certitudes inconscientes. C’est le passage du virtuel à l’effectif. N’oublions pas que le virtuel n’est qu’une étape préparatoire, indispensable certes, mais que ce seul degré est rigoureusement in susceptible du moindre effet.

…/… La corporalité est une solidification de la psyché (c’est le « coagula » de l’alchimie). Le sommeil entraîne un ramollissement du corps qui présuppose une moindre solidification. La mort est une dissolution de la corporalité (c’est le « solve »). Le sommeil est une dissolution virtuelle, c’est pourquoi il est nommé par les orientaux : « la petite mort ». Selon les antiques doctrines de l’Inde, l’état de réveil correspond à la conscience corporelle, l’état de rêve correspond à une forme de conscience psychique, quant à l’état de sommeil profond, il correspond à une déconnexion des états précédents qui permet une présence libre mais inconsciente au niveau spirituel. La méditation est le moyen de récupérer de façon plus ou moins consciente, sans s’endormir, quelques aspects de la réalité profonde.

La méditation sur la mort permet de familiariser les étages inférieurs de la psyché assujettis à la corporalité avec leur propre dissolution. Progressivement, l’inévitable perd son émotionnel tragique de fin irrémédiable, il trouve à s’insérer dans un état interne tranquille qui envisage la mort comme une progression. En effet, celui qui médite, entre dans un état qui tend vers le néant. Or le néant, par définition, ce n’est rien du tout, ça n’existe pas. Du coup ce qui est obtenu, c’est qu’avec « l’anéantissement » du point de vue corporel, apparaît un autre regard qui rencontre des reflets de la réalité supra-corporelle.

Cette expérience virtuelle de dissolution consciente du corps a de multiples avantages que nous ne développerons pas ici. Pour ce qui nous occupe, c’est surtout l’apaisement des frayeurs envahissantes à la source de l’ego sur lequel nous mettons l’accent. D’ailleurs, comme nous l’avons indiqué par ailleurs, ce phénomène d’apaisement de l’ego infantile se produit naturellement assez souvent chez les vieillards, précisément chez ceux qui montrent aussi un certain détachement vis à vis de leur propre mort.

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